Un espace pour délirer. Paul-Claude RACAMIER(1)
Source : - http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RFP_G2000_64N3_0823
(1. © Mme Janine Racamier. Que Mme Janine Racamier trouve ici l'expression de notre gratitude pour nous avoir confié ce texte inédit dont elle conserve les droits de reproduction pour tous pays. Nous remercions également le Dr Pascale Glope de Sainte-Marie qui nous a suggéré l'épigraphe, extrait de L'esprit des soins, à paraître aux éditions de l'Apsygée. Rev. franc. Psychanal, 3/2000)
« Nous avons appris, grâce à Freud, que là où nous disons "ou", l'inconscient énonce "et". Nous avons pris l'habitude de cette version. Si nous entendons dire : "je l'aime ou je le hais", nous comprenons : "je l'aime et je le hais". Telle est la formule de l'ambivalence. « Si l'on tenait à tirer Freud par la manche, on pourrait toujours lui demander pourquoi il n'a pas étendu au registre de l'existence son assertion fondamentale sur le passage d'une conjonction à l'autre. Il aurait ainsi ajouté le registre de la psychose à celui de la névrose. En effet, si l'on applique cette translation à la formule de Hamlet, on obtient : "Être et ne pas être", qui est la définition la plus condensée qui soit de l'ambiguïté. (En elle se conjuguent les deux protofantasmes essentiels de l'antoedipe, eux-mêmes dérivés des deux principes de survivance et d'anéantissement.) « C'est ainsi que Freud, ayant avec l'ambivalence percé le secret de la névrose, aurait avec l'ambiguïté percé celui de la psychose. Qu'est-ce, en effet, que la névrose, sinon l'ambivalence catastrophée ? Et la psychose, si ce n'est l'ambiguïté catastrophée ?» Paul-Claude Racamier, L'esprit des soins.
La production délirante (paranoïde) se situe..., etc.
La production délirante (paranoïde) se situe dans un espace qui n'est ni l'espace intérieur de la psyché, ni l'espace externe, ni même l'espace intermédiaire ou transitionnel (le fameux entr'espace ou Zwischenraum qu'aimait Paul Klee et que j'aime tant à évoquer à sa suite).
Ni, donc, un espace réel. Ni un espace imaginaire... Les délirants seraient-ils les inventeurs d'un quatrième espace ? Car il faut se le dire : le délire est loin de se résoudre à ses significations manifestes et même latentes. Il n'est pas une simple affaire de projection. (Nous voyons par ailleurs quelles sont les particularités spécifiques de la projection utilisée dans le délire ; nous en étudions les trajets.) Le délirer consiste essentiellement dans une situation singulière, une façon qui lui est propre de se placer dans son espace, voire de sécréter son propre espace. Disons-le tout net : l'essentiel du délirer réside dans sa position topique. Ou, pour le dire plus trivialement : il y a un espace à délire, et cet espace est spécifique. Il n'a pas seulement un sens : il a une forme. Il est une forme au sein d'un espace. Je ne sais s'il convient ici de se référer à une notion présentée par Didier Anzieu : celle de signifiant formel. L'auteur définit les signifiants formels comme « des représentations préconscientes de configurations spatiales ». À ce titre « ils ont une structure différente de celle des fantasmes ». Rattachées à des sensations corporelles et cénesthésiques ils ne présentent qu'un sujet et le verbe, et le plus souvent se détachent lorsqu'ils portent sur des transformations : une peau se rétrécit ou se gondole, un orifice s'ouvre, se referme, etc. Tout cela reste une fois de plus et répétitivement une affaire d'enveloppe. Pour ma part je parlerais plus volontiers de «forme porteuse ». (Je ne conçois guère en effet qu'une forme pourrait n'avoir pas de sens.) Je me propose donc de développer une banalité : il ne suffit pas de fabriquer du délire, encore faut-il le loger. Il faut un espace adéquat. Si vous construisez un tel espace, rien ne pourra vous empêcher d'y loger toutes sortes de productions délirantes et hallucinatoires ; dans cet espace vous pourrez délirer sans encombres.
La place d'un quatrième espace
La démarche essentielle, la véritable aventure est donc celle qui consiste à constituer un espace à délire. Le reste vient ensuite et sans obstacle. Cet espace, il faut commencer par le décrire. Il n'est à nul autre pareil. C'est un quatrième espace, et ce qui lui répond sera une quatrième réalité. Les trois autres, on les connaît bien : on connaît la réalité interne et la réalité externe : elles seules sont familières, et constamment investies. On connaît encore la réalité intermédiaire de l'espace transitionnel et de l'ambiguïté : espace dévolu, s'il en est, à la psyché vagabonde, et sur lequel je m'étends par ailleurs. Quant au quatrième espace, ses propriétés sont pour le moins paradoxales. Il est évidemment immatériel ; et cependant habitable. Non délimité et non délimitable, mais plutôt dehors. Parfois presque désert, et parfois très loti, comme en ces endroits écartés que sont par nature les recoins des pièces ou les arrières des dos (où vont se nicher les émissions hallucinatoires). Point de pesanteur : les objets s'y déplacent sans effort. Point non plus de perspective : le proche et le lointain s'y confondent. Sans doute est-il plus dense à certains endroits qu'à d'autres, mais malaisément discernables. Car le quatrième espace n'a pas de repères propres, il est sans origines tout comme: il est sans limites, et il ne sait qu'emprunter, maladroitement, les repères usuels, qui ne tomberont jamais juste. Au demeurant, dépourvu comme il l'est de perspective, est-il quasi transparent ; tout y est traversable ; quoi que ce soit qui se trouve ou se déplace au sein du quatrième espace, jamais cela n'entre en collision avec des objets situés dans l'espace sensible du dehors, qui sera traversé sans l'ombre d'un heurt. Inutile de préciser que ce quatrième espace n'obéit pas à nos critères usuels. Seuls certains peintres se sont hasardés à le décrire. Pensons aux étranges profondeurs des tableaux de Francis Bacon. Pensons encore aux transparences de Francis Picabia. Mais celui qui a su le mieux percevoir et représenter ces espaces impensables et compénétrables, ces germinations prodigieuses, et qui leur a prêté une luminescence qui n'appartient qu'à lui, c'est Alberto Matta. (Je conseille de contempler ses plus grandes toiles : il en est d'immenses, qui sont bien faites pour que le regard s'y perde. On croit y discerner des êtres qui vous échappent sitôt qu'on les distingue.) Bien des spectateurs reculent devant la peinture de Matta. Ils veulent bien s'arrêter devant les monstres de Jérôme Bosch, mais l'étrangeté du monde de Matta les rebute et les effraie. C'est que Matta, qui n'est pas fou du tout, a dépeint de ces espaces fous où l'on se perd.
Un espace sans pesanteur
Nous pouvons dès maintenant nous demander en quoi se caractérise la forme d'espace qui est porteuse de délire. Il peut être animé ; ou inanimé ; plus souvent il est animé-inanimé. Il peut être réel ou non ; vrai ou non ; plus souvent ni réel, ni vrai, ou bien réel-vrai (ces deux caractères étant soudés l'un à l'autre). Je crois surtout que l'espace à délire est un espace qui échappe à l'attraction de la pesanteur. Rien ne l'oblige ; rien ne l'arrête ; rien ne lui pèse. (Il va de soi qu'en m'exprimant de cette manière, je force le trait ; je pousse la description jusqu'à sa limite ; au demeurant, je le fais à dessein : je gomme la nuance, afin de fixer l'image que je veux faire voir.) Soyons plus explicite : il y a au monde deux sortes d'attractions. L'une est l'attraction physique : c'est celle de la pesanteur. C'est celle que nous connaissons le plus depuis que nous avons entendu parler de Newton ; celle aussi que nous avons le mieux comprise (par défaut) lorsque nous avons aperçu des cosmonautes se lancer dans l'apesanteur spatiale. L'autre est moins célèbre ; et pourtant c'est celle dont nous avons l'expérience vécue la plus immédiate : c'est l' attraction affective : c'est elle qui assure les liaisons intrapsychiques et les liens interpsychiques ; elle est animée par la force des attaches libidinales et narcissiques ; elle relie ; mais en même temps elle leste. J'insiste : elle relie et elle leste. Au demeurant, Freud l'a bien dit : si les forces d'Éros ne possédaient pas en elles-mêmes une certaine inertie, elles seraient dévastatrices. (Appelez cette inertie du nom d'instinct de mort si cela vous arrange ; ou bien considérez qu'elle fait intégralement partie d'Éros : peu importe ; c'est la combinaison qui compte.) Revenons à l'espace à délire. Il a pour propriété singulière d'échapper à la double attraction matérielle et affective. S'il n'y échappe jamais tout à fait (sauf, peut-être, par instants ou par éclairs fugitifs), du moins tend-il à s'en déprendre. Il se déprend des pesanteurs (salutaires) de la réalité et des freinages (salutaires) de l'attraction psychique. D'inimaginables ressources lui sont ainsi offertes. D'incroyables dangers lui tendent ainsi les bras. On songe ici aux sirènes de la mythologie. Elles incarnaient très proprement les forces de l'apesanteur matérielle et psychique. Elles promettaient merveilles. Elles noyaient proprement leurs ensorcelés. Ulysse fut assez sage pour se prémunir contre leurs sortilèges : il ne les avait pas négligées, il ne les avait pas niées, il ne les avait même pas minimisées ; il s'en gardait. Et c'est ainsi qu'il passa...
Une quatrième réalité : indestructible
Voilà donc décrit l'espace propre à la quatrième réalité. Celle-ci n'entrera ni en concurrence ni en coïncidence avec aucune des réalités qui nous sont familières : ni avec notre réalité interne, ni avec la réalité extérieure, ni enfin avec la réalité virtuelle et ambiguë qui occupe l'espace de jeu : un monde, dit Winnicott, de «réalité partagée». Quant à la quatrième réalité, elle n'est opposable à rien, et rien ne s'oppose à elle ; elle n'est pas démontrable, et n'est cependant pas contestable ; elle n'est pas virtuelle, mais pas vraiment concrète ; rien ne l'efface et rien ne l'abat : on la dirait indestructible. Cette indestructibilité va retenir notre attention, tant nous savons que les patients psychotiques (ces habitués, on l'a deviné, de la quatrième réalité) sont terrorisés par l'idée de la mort et de la destruction, si bien qu'ils sont prêts à vendre leurs âmes au diable pour un morceau de permanence. Or, si les objets de la quatrième réalité apparaissent indestructibles, si donc ils échappent à la destructivité, ce n'est pas forcément parce qu'ils sont dotés d'une invincible capacité de vie, c'est plutôt parce qu'ils sont bâtis dans cette sorte de réalité qui échappe à toute destruction, tout comme d'ailleurs à toute création. Ne doutons pas que s'ils sont ainsi faits, c'est bien pour se soustraire à la mort - tout comme pour échapper à la naissance. Cette quatrième réalité, qui ne connaît pas d'origine, ne connaîtra donc pas de fin. Bien entendu, c'est une étrange réalité : foncièrement étrange. Même lorsqu'elle revêt les habits du concret (ce qui lui arrive assez souvent), même alors elle reste étrange. Et puisque nous avons rôdé parmi les peintres, prenons-en un de plus comme illustrateur : ce sera Magritte, qui sait si bien conférer la qualité d'étrangeté aux objets les plus familiers.
Bref arrêt sur le délire
Bref sera cet arrêt, qui porte sur une remarque évidente et prévisible : le quatrième espace sera celui-là même où se meut le délire, et la quatrième réalité exactement celle dont il est fait. C'est parce qu'il est ainsi logé et ainsi constitué que le délire échappe substantiellement à la critique, à la contradiction, à l'invraisemblance et même à la définition. Nous en comprenons ainsi les propriétés foncièrement paradoxales : impalpable, mais indestructible ; non interne, mais non externe ; intouchable, mais compénétrable... Surtout, nous comprenons, et mieux que jamais, à quel point se gourrent les cliniciens qui prétendent définir le délire au regard des réalités auxquelles nous sommes habitués. Faut-il cependant le redire : il est au délirer un espace ainsi qu'une réalité qui lui sont spécifiques : ils ne connaissent pas de limites, ni d'origines. Toute prétention de les mesurer à l'aune des espaces qui nous sont connus est proprement dérisoire. Au demeurant, il est à cet espace des propriétés particulières et qu'on a déjà comprises : il n'accueille que des objets de délire ; il n'est pas constamment en fonction ; il n'est pas habité en permanence.
Naissance et développement de l'espace à délire
On se demande comment se forme l'espace à délire. Nous distinguerons (un peu schématiquement) le temps de sa naissance et celui de son développement. Il commence à se constituer comme une sorte de géode, autour d'un premier germe de délire. Celui-ci, en pionnier, en véritable précurseur, vient s'immiscer en force au sein de l'espace usuel, lui faisant violence, et propulsé par une de ces irruptions matricielles dont nous avons déjà fait connaissance. Et ce germe de sécréter tout autour de lui, comme un nid, un espace spécifique où se loger, qui peu à peu va en s'élargissant telle une poche, jusqu'à devenir propice à l'établissement de nouvelles colonies délirantes. Ainsi le premier germe de délire établit une sorte de tête de pont au sein de l'espace ordinaire. Encore faut-il pour cela que le premier germe soit lancé avec une grande force propulsive : une violence. Et c'est bien d'un viol qu'il s'agit : un viol des espaces ; il surviendra du fond même de l'état matriciel ; et encore faut-il que l'espace où s'effectue cette propulsion soit assez peu consistant (ou que ses mailles soient assez lâches) pour qu'une poche puisse s'étendre autour de la tête de pont : il ne suffit pas de prendre pied, encore faut-il prendre ses aises : cela suppose que l'espace ainsi conquis fut préalablement peu investi. C'est en vérité sans surprise que nous retrouvons les deux conditions délirogènes que nous connaissons déjà : une projection suffisamment violente : un moi insuffisamment immune. Mais pour que le délirer croisse, il faut encore que son espace propre grandisse et se développe. C'est ce qui se produit si le quatrième espace s'installe à la place de l'espace tiers. Une fois encore, nous voici donc rendus à l'ambigu. Une fois encore nos pas nous y conduisent. Or, c'est un espace virtuel que celui de l'ambiguïté ; il est indéfini ; indéfinissable ; éminemment propice aux circulations interpersonnelles ; inlogeable, et donc indélogeable (on ne saurait l'éliminer) ; rebelle à tout constat de contradiction (ce qui l'apparente évidemment au processus primaire) ; mais résultant d'une élaboration complexe (ce qui l'apparente évidemment au processus secondaire) ; un produit hautement personnel (une propriété tenue pour imprenable), en même temps que fortement familial (un réservoir d'objets de culte familial). Qu'on veuille bien reprendre une à une ces diverses propriétés de l'ambiguïté : elles se retrouvent toutes, mais défigurées, dans l'espace à délire. Et c'est bien ce qui nous permet de penser que celui-ci est dérivé de l'espace transitionnel. Mais c'est un dérivé dévié, détourné et distordu ; privé de son potentiel créatif; inapte aux variations comme au changement. Car ce quatrième espace est lourd : on le dirait ankylosé ; on le croirait original : il n'est qu'étrange. Bref, il est tout sauf ambigu. Alors que la troisième réalité se base sur une double affirmation, la quatrième n'est fondée que sur le déni. Ne soyons donc pas surpris de retrouver ici le déni d'origines qui est spécifiquement à la source de l'objet-délire : une cohérence évidente réunit donc le quatrième espace, la quatrième réalité, et les objets de délire qui le peuplent ou qui en relèvent. C'est bien parce que l'ambiguïté n'est pas suffisamment implantée, pas assez nourrie, installée, investie (or, nous savons que pour être suffisamment investie il faut qu'elle ait été adoptée, accueillie et respectée par l'entourage maternant), que la quatrième réalité, celle de l'étrangeté, peut non seulement s'immiscer à sa place, mais encore prétendre à la remplacer. Et c'est ainsi qu'après s'être subrepticement glissée dans les failles de l'espace d'ambiguïté, la quatrième réalité assure son emprise. L'objet-délire n'est donc qu'un objet transitionnel manqué.
Regard sur la thérapie
Théorie, que tout cela ? Ou poésie ?... Si nos descriptions sont justes, et mes hypothèses exactes, nous aurons quelques recettes à en déduire quant à l'esprit des cures et à leurs méthodes.
1 / Dans la mesure où un patient est plus enclin à nous entendre pour peu qu'il nous sente au courant du monde où il vit, ce que l'on vient de décrire est déjà en soi important à comprendre. (Ce qui est vrai même si nous n'en faisons pas un usage immédiat : combien de fois n'a-t-on pas vu un patient changer, sans qu'on lui ait rien dit d'explicite et de précis, du seul moment qu'on l'avait, autour de lui, mieux compris ?)
2 / Si l'on arrive à établir ou à rétablir avec le patient un îlot de réalité transitionnelle, un espace partagé, et à l'investir, à l'irriguer, à le peupler un peu, et à le revitaliser, alors on peut être certain que tout ce terrain gagné le sera sur les terres à délire. Croire que la réalité factuelle soit à elle seule capable de l'emporter sur la réalité délirante est une illusion de concierge. Seule la troisième réalité est à même de faire pièce à la quatrième. La réalité qu'on invoque si souvent comme panacée n'est pas un remède au délire. Le meilleur remède serait plutôt (dans le sens où l'entend Winnicott) le jeu...
Paul-Claude Racamier
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